Lutte contre les discriminations : point de vue sur la diversité

15 Dec 2011

Formation action : Lutte contre les discriminations

 

Pierre Lénel, sociologue chercheur au CNRS, intervenant au sein d'Expression, nous fait part de son point de vue sur la diversité.

 

« La minorité, c'est tous, la majorité c'est personne »
Gilles Deleuze

 

« Touche pas à mon pote », ce joli slogan qui a traversé les années 80 s'est bien vite mué en « Touche pas à ma diversité » des années 90. Cette diversité dont certains seraient issus, et pas d'autres, apparaît comme un voile posé sur les rapports sociaux (de classe, de sexe, de race), dans la ville, l'entreprise ou les grandes écoles permettant ainsi de ne pas nommer ce qui pose problème et au premier chef les inégalités sociales, tout en faisant comme si. Aussi, il paraît nécessaire de réinterroger cette notion qui malmenée permet même parfois au monde de l'entreprise de se dédouaner de ses fonctionnements discriminatoires.

 

Si l'on prend l'exemple des « femmes », à supposer que la « diversité » ait contribué à améliorer leur situation, il faut cependant rappeler que les écarts de salaires entre les hommes et les femmes restent constants et que les quelques femmes ayant accédé à des postes de pouvoir masquent la forêt de celles bloquées par les difficultés d'articulation des sphères familiales et professionnelles, par le plafond de verre (fait que les niveaux supérieurs dans une structure hiérarchique ne soit pas accessibles à certaines catégories de personnes).

 

De même, permettre aux bons élèves des banlieues « d'intégrer » quelque école parisienne prestigieuse ne remet pas en cause la formation des élites en France, ni ne permet de travailler sur le scandale de l'offre éducative dans les quartiers populaires.

 

On voit bien à travers ces exemples les enjeux que la « diversité » recouvre : les processus structuraux de la construction des inégalités continuent de perdurer. Il est ainsi intéressant de s'interroger sur ces processus dans des espaces de formation.

 

Si la diversité aurait pu être l'occasion d'un progrès (sortir de la subordination des problèmes culturels aux problèmes sociaux), elle n'a abouti en réalité qu'à recouvrir les questions sociales sans pour autant prendre véritablement à bras le corps les questions culturelles. Seule une approche globale, articulant reconnaissance et redistribution, serait susceptible d'une sortie de reproduction des injustices.

 

Il faut également rappeler que la diversité est banale et constitutive de toute expérience sociale. Ce qui est en jeu c'est le sens donné à la diversité : quels sont les critères qui définissent ce qui est le même, ce qui est différent ?

 

Aujourd'hui, les différences ethno-raciales (plus, stricto sensu, que les différences culturelles) ou de sexe sont pensées comme des qualités stables, des caractéristiques qui ne peuvent que perdurer en leur essence. Or, on sait depuis toujours, et a fortiori dans nos sociétés mondialisées, que les différences sont instables, métissées, hybridées, etc. Cependant, la diversité renvoie les individus à des « cultures » (souvent « d'origine ») immuables, et face auxquelles les individus n'auraient aucune marge d'action. Elle les assigne à des groupes auxquels, dans bien des cas, les individus n'appartiennent plus (ou ne veulent plus appartenir) déjà depuis longtemps.

 

Cette notion fait ainsi signe vers la communauté, mais sans le collectif, vers l'individu, mais sans le lien au groupe. On reconnait des « différences », mais on fait comme si ces différences étaient attachées aux individus sans les relier entre eux. Chacun a les mêmes différences mais ces différences sont individuelles. C'est bien l'individu qui est pensé à travers la diversité, et non des groupes socialement constitués et porteurs d'une parole politique.

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