Comment peut-on lutter contre les discriminations ?

15 Feb 2013

« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle », voilà un bel intitulé de formation-action proposé par La Région Ile de France aux Franciliennes et aux Franciliens désireux de s'investir concrètement dans l'application d'une telle formule, en partenariat avec Expression, cabinet d'intervention psychosociologique. 

Entre janvier et décembre 2012, douze sessions de quatre jours au cours desquelles plus de cent cinquante personnes ont partagé leurs observations et leurs expériences, confronté leurs analyses et expérimenté des « micro-actions » sur leurs lieux de travail, dans leurs activités associatives, politiques, militantes, ou dans leur vie privée. Dans les lignes qui suivent, j'ai essayé de compiler les multiples manières par lesquelles les participants se sont emparés de la question : comment peut-on lutter contre les discriminations ? 

« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle » c'est d'abord récolter minutieusement des récits de l'injuste : les propos sexistes, les paroles racistes, les préjugés de classe, les insultes homophobes, les stigmates qui écorchent quotidiennement la dignité de celles ou de ceux dont les mœurs, le handicap, les convictions, la position sociale, l'apparence, le lieu d'habitation ou le nom semblent autoriser l'expression du dédain.

C'est recueillir et confronter les passe-droits et les plafonds de verre, les dés pipés et les barrières insidieuses qui semblent conspirer la reproduction des désavantages acquis.

C'est écouter la voix de cette adolescente qui raconte sa première rencontre avec le racisme à l'école et celle de ce manager licencié en raison de son investissement syndical. C'est écouter le récit de ces professionnelles de l'insertion qui décrivent l'euphémisme du « manque de savoir être » constitué en argument de rejet des jeunes des quartiers populaires. C'est écouter la voix de cette chargée d'accueil accusée de « communautarisme » pour l'aide qu'elle apporte aux personnes non francophones et aux personnes âgées un peu perdues dans un accueil institutionnel informatisé, déshumanisé. C'est écouter la voix de ce père choqué par la condamnation de son fils qui a répondu par l'outrage à l'énième contrôle au faciès qu'il subissait. C'est écouter la voix de ces personnes dont la sexualité est stigmatisée jusque dans le cabinet médical. C'est écouter toutes les voix de toutes ces femmes renvoyées dans leurs pénates parce que ce ne sont pas des « horaires de femmes, des fonctions de femmes, des salaires de femmes et des responsabilités de femmes »… C'est écouter la voix de cette personne qui ne pourra pas venir à la formation parce qu'il n'y a pas d'ascenseur pour accéder à la salle en fauteuil roulant. C'est écouter les voix de ces jeunes diplômés qui en viennent à chercher une adresse d'emprunt, dans la ville d'à côté, moins stigmatisée, pour « améliorer leur CV ».

C'est se souvenir de la voix de cette professionnelle que l'on trouve trop âgée pour continuer à faire ce qu'elle a toujours fait. C'est écouter des récits pénibles, désagréables, émouvants, révoltants, dont l'authenticité réside dans le timbre de la voix, les mouvements du visage, le silence alentour et cet air de déjà vu…


« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle », c'est aussi comparer et analyser froidement les formes de l'injuste et s'autoriser à poser des questions dérangeantes : en quoi le traitement est-il défavorable ? S'agit-il d'une discrimination indirecte ou d'une sélection âpre mais légitime ? Cette règle est-elle vraiment laïque ou consiste-t-elle en une forme pernicieuse de discrimination religieuse ? Et cet éloge bruyant de la « diversité » ne recèle-t-il pas quelques implicites racistes ? En quoi cet entre-soi-là fournit-il dans sa composition des preuves d'exclusion ? En quoi cette affiche pour l'égalité femme-homme, surpeuplée de beaux visages féminins reflète-t-elle aussi une certaine cacophobie»(1) sexiste ? Pourquoi les inégalités socio-économiques ne figurent-elles pas parmi les critères de discriminations prohibés ? 

Et le droit de vote des étrangers extracommunautaires, sempiternelle procrastination du suffrage universel, au nom de quel principe démocratique peut-on expliquer ces atermoiements, dans la patrie des droits de l'homme ? Et pourquoi dit-on les droits de l'homme ? Pourquoi dit-on mademoiselle et pas damoiseau ? Un « fils de pute » et pas un « enfant de client » ? Pourquoi le fils de la guadeloupéenne et du basque est-il qualifié de métis contrairement à l'enfant d'un couple hispano-norvégien ? Pourquoi les termes désignant des handicaps font-ils aussi office d'injure ? Pourquoi ce jeune homme est-il « spontanément » désigné comme musulman, donc un peu comme ceci ou un peu comme cela, alors qu'il est aussi français, parisien, dentiste, musicien et épicurien ? Pourquoi les Rroms ne sont-ils pas reconnus comme des citoyens européens comme les autres ? En quoi l'hétéro-parentalité offrirait-elle des garanties éducatives supérieures à l'homoparentalité ? Qu'est-ce qui explique un certain intérêt médiatique pour les incendies télégéniques des « banlieues » et l'apparente indifférence pour les cheminements ordinaires de leurs habitants ?

C'est questionner les deux poids deux mesures, repérer l'inachevé d'une société des égaux»(2), c'est s'adonner collectivement à une anthropologie pratique de notre démocratie contemporaine, à « l'art de mettre en perspective des figures et des configurations dissonantes, c'est-à-dire des manières radicalement différentes de penser et de se représenter ce qui semble faire partie du « sens commun »(3).

« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle », c'est inviter le droit, la sociologie, la philosophie morale et politique, l'anthropologie, la psychosociologie, la littérature orale et écrite, les récits d'expérience autour de la même table citoyenne. 

C'est partager modestement les savoirs acquis, c'est accepter la remise en question, produire des conflits d'interprétation, considérer les divergences comme signes de vitalité démocratique, c'est prendre conscience de ses droits et de ses capacités d'analyse, c'est rejeter l'arbitraire par la considération des multiples points de vue. C'est entendre comme l'on souffre d'être discriminé.

C'est accepter de réfléchir ensemble, de se confronter, de se mettre en désaccord, de décrire les dissensions et de chercher à construire un bricolage consensuel fondé sur l'intérêt commun et le droit à la singularité. C'est accepter la contradiction. C'est s'offrir des moments pour se familiariser avec le distant et se distancier du familier.


« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle » c'est se demander « comment pouvons-nous faire ? ». C'est élaborer ensemble des stratégies pour changer un morceau du monde, ce petit coin-là où nous nous découvrons un pouvoir, c'est construire un projet de transformation réaliste, c'est s'offrir des « capabilités », c'est-à-dire des « liberté(s) de promouvoir les objectifs que nous avons des raisons de valoriser »(4) dans une société démocratique fondée sur le principe de l'égalité des droits. C'est sortir du « il faut… y a qu'à » et entrer dans le « nous allons essayer de ». C'est définir un terrain praticable, oser une tentative, accepter le tâtonnement.

C'est trouver la manière par laquelle chacune et chacun peut concourir à desserrer les « triangles des dominations »(5), les articulations étouffantes du sexisme, du racisme, des inégalités socio-économiques, de l'homophobie et de l'handicapophobie, du mépris de classe, de la condescendance postcoloniale et des différentes formes d'élitismes nombrilistes. C'est accepter de se dire que « si cette machinerie continue à déployer sa puissance, c'est parce que nous consentons à la faire fonctionner, même lorsque nous y répugnons »»(6) . C'est chercher une manière de marcher aux côtés de la blédarde et du plouc, des banlieusards et des clochards, du métèque et de la bonne femme, de la lesbienne et du marginal, des manouches et du mongolien, du gâteux et des racailles, des salopes, du boulet et du garçon manqué. C'est s'inviter au sein de la compagnie bigarrée des figures stigmatisées à construire l'intérêt commun d'être traité dignement.


« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle » c'est, par exemple, retourner à l'envoyeur une offre d'emploi pour serveuse, c'est provoquer la norme hétérosexuelle par un questionnaire piégé la constituant en bizarrerie, l'adresser à ses collègues et discuter leurs réactions. C'est former l'équipe d'une piscine municipale à la langue des signes et inventer un signe pour dire « chlore ». C'est, par exemple, inviter des enfants à interroger la sexuation des métiers, c'est donner à voir des parisiennes de toutes les formes, de toutes les couleurs et de toutes les conditions.

C'est proposer à des personnes souffrant d'un handicap mental des formations contre le racisme, c'est se donner le droit de dire à ses collègues qu'on est las de subir tous les jours les stéréotypes exotiques de l'homme antillais. C'est, par exemple, retirer la catégorie mademoiselle des formulaires administratifs d'une municipalité, c'est plaider au tribunal, analyser des fonctionnements institutionnels qui génèrent des inégalités, c'est proposer à la cantine des tables communes quelles que soient les prescriptions alimentaires particulières des enfants.

C'est, par exemple, distribuer aux employés d'une entreprise de restauration rapide quelques informations sur un droit du travail bafoué quotidiennement, c'est imposer à un responsable peu coopératif le droit d'afficher dans le hall une charte contre les discriminations. C'est, par exemple, inviter une collègue à une réunion de « La Barbe » pour tourner en dérision la domination masculine, c'est organiser une critique des discours stigmatisants sur le « 9.3 » dans un centre social de la Seine Saint Denis, c'est inviter des personnes homosexuelles à transmettre à des organismes de santé publique les préjugés dont elles font l'objet dans leurs parcours de soin. 

C'est, par exemple, renouveler une bibliothèque enfantine truffée de références sexistes, ethnocentriques et coloniales, c'est établir une liste de critères rationnels pour attribuer des subventions régionales, c'est interroger des patients, des médecins et des aides-soignants sur leurs ressentis à propos des discriminations à l'hôpital.

C'est, par exemple, travailler avec des adolescents en troisième professionnelle sur les métiers auxquels ils aspirent et de lutter contre l'auto-disqualification produite par le sentiment d'échec scolaire, c'est travailler avec des employeurs sur le droit à la réinsertion professionnelle pour des personnes ayant purgé leur peine, c'est faire reconnaître les qualifications professionnelles de personnes immigrées qui subissent le déclassement parce qu'elles peinent à faire valoir les diplômes qu'elles ont acquis. C'est chercher à appliquer dans nos quotidiens la petite formule de Fernand Deligny : « n'oublie jamais de regarder si celui qui refuse de marcher n'a pas un clou dans sa chaussure »(7) . 


« Lutter contre les discriminations, agir pour la diversité, construire l'égalité réelle », c'est orchestrer tous ces gestes, compiler toutes ces tentatives, échanger ces pratiques, proposer ces positionnements, partager ces expériences, avec modestie et exigence. C'est se donner le temps de réfléchir pour fabriquer de la justice sociale. C'est coopérer et s'exposer à bricoler du juste. C'est produire de l'envie d'agir. C'est ce que les participantes et les participants à cette formation-action ont essayé de faire, avec leurs moyens, leurs désirs, leurs visions du monde et leurs possibilités, pour inventer en cheminant une pédagogie de l'engagement, que j'espère contagieuse.


(1) Le néologisme « cacophobie » désigne la peur, le rejet de personnes considérées comme laides
(2) J'emprunte cette expression à Pierre Rosanvallon
(3) Marcel Détienne, L'identité nationale, une énigme, Gallimard, 2010, p.22
(4) Amartya Sen, Repenser l'inégalité, Seuil, 2000 (trad.), p.13
(5) Nacira Guénif, Des Beurettes, Hachette, 2000, pp. 51-64.
(6) Christophe Dejours, Souffrance en France, la banalisation de l'injustice sociale, Seuil, 1998, p.15
(7) Ferdinand Deligny, Graines de Crapule, réed. Dunod 1998 (1945), p.18

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