Des tympans et des plumes : écrire la lutte contre les discriminations

5 Jan 2015

Elle est psychologue dans un service hospitalier. Elle raconte qu'elle avait laissé sa porte entrouverte, dans l'attente d'une famille qui souhaitait la rencontrer. C'est alors qu'elle a entendu un de ses collègues dire : « la psy est noire, ça ne vous dérange pas ? ». Elle en est restée sidérée.

Il est chef de service. Il s'agace après l'énonciation d'un stéréotype sportif portant sur les personnes handicapées. Il se lève, tape sur sa jambe. Un son plastique claque dans l'air conditionné. Nous réalisons qu'il porte une prothèse. Et il dit : je suis handicapé et je suis très sportif ! 

Il est médiateur. Il nous raconte comment ses parents ont francisé son deuxième prénom, un prénom italien, celui de son oncle, pour lui éviter de subir les quolibets adressés aux « Ritals ». Il dit qu'il aurait préféré le vrai prénom italien de son oncle. Il nous raconte comme il a été blessé lorsqu'un enfant avec qui il discutait lui a dit que les musulmans étaient méchants. Il est lui-même musulman. Alors il se demande : Ai-je le droit de le dire dans la discussion ou dois-je appliquer mon devoir de réserve ? Il nous raconte aussi les difficultés qu'il rencontre du fait que des enfants, à l'école, se moquent de son fils parce qu'il joue à la poupée. Son fils a le droit de jouer à la poupée. Lui-même, enfant, jouait beaucoup avec une poupée. Une poupée qui s'appelait Zaza. Tout le monde sourit en pensant à Zaza.

Elle est chargée de mission dans une association de défense des droits des parents. Elle nous raconte comment un collégien éduqué par deux pères a été exclu d'un jumelage scolaire au prétexte d'une réaction a priori homophobe de la famille du correspondant anglais. Il n'aura pas de correspondant anglais.

Il est animateur dans les quartiers populaires. Lors d'une pause, il vient me voir discrètement pour me dire que c'est pénible, l'identité. Il me dit qu'il se sent Français et Malien, mais qu'on le dit Malien en France et Français au Mali. Et il ajoute sobrement : il y a des fois où ce n'est pas facile. Une litote. Il sourit à moitié mais son œil est un peu humide.

Elle est animatrice de centre social. Elle nous raconte comment elle s'est sentie humiliée lorsqu'un de ses collègues l'a présentée à une connaissance, lors d'un colloque, en la désignant du bout des doigts, de la tête aux pieds et en disant, libidineux : hum, quelle femme ! Ce « compliment » dit-elle, l'a déshabillée. Réduite au rang d'objet désirable. Elle en est restée muette. Dégoûtée. Comment lui dire ?

 

Elle est référente de réussite éducative. Elle raconte comment, faute de moyens d'accès, un enfant en fauteuil roulant qui vient de passer en CP est désormais exclu de fait du repas de la cantine avec ses camarades. Alors il mange encore avec les petits de la maternelle. Il est bien entré à « la grande école » mais l'heure du repas sonne comme un redoublement.


Elle est habitante d'un quartier d'habitat social. Elle raconte comment certains de ses voisins, en grande difficulté, se laissent aller et jettent leurs ordures par les fenêtres. Elle explique comment aucune intervention du bailleur ou de la mairie ne s'est rendue capable de mettre intelligemment fin à ces gestes de désespoir. Elle explique que ces déchets accumulés sont souvent mentionnés pour stigmatiser sa résidence. Comment on attribue au « quartier » la responsabilité de sa « saleté ». Et elle demande : comment est-il possible que les gens préfèrent penser que c'est un « sale quartier » plutôt qu'un quartier abandonné par les pouvoirs publics ? 

Des récits comme ceux là, de discriminations en actes, de préjugés en direct, de stigmates récurrents, j'en recueille toutes les semaines, dans les formations que j'anime. Comme les participants qui les écoutent, ils me touchent, ils me révoltent, ils m'intéressent, ils me bousculent et ils m'engagent. Ils aiguisent mon regard et titillent mon empathie sur des discriminations que je ne subis pas personnellement, puisque j'hérite du privilège immérité d'être classé Blanc, d'être classé Homme, d'être classé Valide, d'être classé Hétérosexuel et que j'hérite en plus du préjugé favorable d'être régulièrement classé Intello. J'ai des oreilles, des oreilles un peu décollées que j'essaie de connecter sur la cervelle et sur le cœur. Et ces connexions, je les dois à celles et ceux qui ont le courage de raconter les discriminations, les préjugés, les stigmates, celles et ceux qui m'ont raconté des récits qui me troublent, celles et ceux qui m'ont convaincu que l'expérience de l'injustice est transmissible et que la première forme de lutte contre les discriminations, c'est la reconnaissance. Mes privilèges face aux discriminations, hérités de mon étiquetage favorable, me confèrent un devoir, en tant que citoyen, en tant que formateur, en tant qu'égalitaire : celui de me déboucher les oreilles et de m'ouvrir les yeux. Le devoir de prendre au sérieux les récits de mes contemporains, des mes alter égales, exposées à des stigmates que je ne subis pas personnellement. Je crois que j'ai le devoir de ne pas transformer mes privilèges en outils de dénégation pseudo-méritocratiques.

Nous sommes toutes et tous des intellos mais nous n'avons pas tous la même chance d'être reconnus en tant que tels. Nous avons toutes et tous une expérience de l'injustice. Nous avons toutes et tous une place dans le monde et nous avons toutes et tous des positions sociales, de la plus commode à la plus inconfortable, de la plus discriminée à la plus privilégiée. Nous sommes tous et toutes concernées. Nous avons toutes et tous un pouvoir de raconter et un pouvoir d'écouter.

C'est pourquoi je crois que la lutte contre les discriminations a certes besoin de lois, de méthodes, de remises en questions, de conceptualisations, de transformations institutionnelles, d'engagements, de critiques et de techniques mais je crois qu'elle a aussi, encore et toujours, besoin de voix, besoin de plumes, besoin d'écoute et de regards. C'est pourquoi nous proposons aux participants de nos formations de dire et d'écrire ce qu'ils vivent. C'est pourquoi lors des futures sessions sur la lutte contre les discriminations, que nous animerons pour le conseil régional d'Ile de France, nous vous demanderons de raconter et d'écrire. Et comme nous ne voulons pas discriminer celles et ceux qui n'écrivent pas souvent, celles et ceux qui n'en ont pas l'habitude, la capacité, la confiance ou l'envie, nous vous proposerons des ateliers d'écriture, des groupes de soutien au récit. Nous pourrons même, pour celles et ceux qui ont plutôt l'habitude de la parlure et du geste que de l'écriture, retranscrire ensemble les gestes et les parlures. Nous pourrons écrire avec vous, pour vous, avec vos mots, votre participation et votre autorisation. Apportez vos récits, des récits en voix, en gestes ou en plumes. Apportez la langue des signes et la lecture sur les lèvres. Venez poser vos récits sur la table et venez nous aider à la rendre équitable. Apportez simplement vos yeux, vos oreilles, vos cœurs, vos cervelles, vos histoires, vos gestes, vos idées et vos questions. Apportez simplement vos tympans et vos plumes. 

Briac CHAUVEL, Anthropologue-Intervenant, Expression 

Calendrier des premières sessions Lutte contre les discriminations :

Session 1 : 2 - 3 février + 3 mars + 7 avril 2015 
Session 2 : 9 - 10 février + 11 mars + 14 avril 2015 
Session 3 : 16 - 17 mars + 15 avril + 13 mai 2015 
Session 4 : 26 - 27 mars + 11 mai + 15 juin 2015 

en savoir plus

Infos / inscriptions : contact@expression-sarl.com

 

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