Résonnances et complémentarité en coanimation


Depuis 2 ans nous accompagnons, dans le cadre d’un dispositif d’analyse de la pratique, les équipes d’un IME (Institut Médico-Educatif) qui accueille des enfants et adolescents en situation de handicap mental, âgés de 6 à 20 ans. Au bout d’un an de travail, devant la complexité institutionnelle et organisationnelle qui s’invite dans les groupes et freine la mise au travail des professionnel.le.s, dans l’idée d’ouvrir le champ des possibles, nous proposons une coanimation, pour les deux groupes que nous animions respectivement. Nous sommes différents : Cédric se présente comme analyste des pratiques professionnelles. Également éducateur spécialisé, il connaît bien les métiers du lien et les institutions sanitaires et médico-sociales. De formation clinique d’orientation psychanalytique en sciences de l’éducation, il est sensibilisé aux approches groupales de la psychosociologie clinique et de l’anthropologie. Laëtitia se présente comme accompagnante de la transformation des personnes, des équipes, des organisations. Elle s’est formée au CIRFIP, au CNAM et à Paris IX, à la psychosociologie clinique, la dynamique de groupe et la clinique de l’activité. La transformation elle connaît, pour y travailler depuis plus de 25 ans, sur elle-même et auprès de la fonction publique territoriale. Et nous sommes semblables, nous partageons la même conviction que le collectif peut être la meilleure et la pire des choses, notamment dans nos expériences du groupe primaire, la famille. Et nous partageons la même nécessité du prendre soin et de la solidarité. Nous voici lancés dans cette belle aventure de la coanimation. Nous avons choisi d’évoquer le travail avec l’un des groupes, constitué de deux équipes (enfants de 6 à 12 ans, en intra établissement et ados de 13 à 18 ans en centre-ville), en tout 10 éducateur.rice.s. Après la première année de travail, un décalage s’était installé entre les 2 équipes, une partie seulement des participant.e.s avaient pu s’exposer librement dans le groupe. Au 2ème bilan, après un an de coanimation, le retour est positif. Les professionnel.les partagent le sentiment d’une progression au cours de l’année écoulée. Le dispositif est investi de façon plus homogène. Il s’agit d’un espace fédérateur. Pouvoir parler de problématiques que tou.te.s partagent a permis de fluidifier la parole, et une meilleure implication de chacun.e. Le groupe a perçu les différences dans nos façons d’animer : « C’est intéressant de sortir des situations précises des enfants pour aller vers des thématiques. La souplesse dans le dispositif permet d’évoluer vers ce type de travail », « On s’exprime différemment ici et ça circule bien. Il y a une forme de navigation entre les deux, entre collectif et individuel ». Cédric est plus centré sur le professionnel qui se met au travail, soucieux d’aller chercher en profondeur ce qui le questionne ; Laëtitia est plus à l’écoute du groupe, de sa dynamique, soucieuse de faire circuler la parole, de solliciter chacun.e pour qu’il puisse se mettre au travail. Nous progressons vers une prise de parole plus équilibrée, un accueil plus inconditionnel de la spécificité de chacun.e. Ces résultats sont le fruit d’une forte implication et nous ont demandé beaucoup d’énergie pour trouver un équilibrage et un accordage de nos postures respectives. C’est le fruit de longues discussions, en amont des séances, pour produire un discours à 2 voix auprès du groupe. Notre coanimation s’est nourrie d’écoutes et de regards différents portés sur le groupe et ses participant.e.s, et dépliés dans l’après-coup en supervision. Pour aller plus loin dans notre coanimation, nous avons envie de travailler le phénomène de résonnance, observé dès le départ, entre notre binôme d’animation et les binômes de professionnel.le.s, qui travaillent ensemble au quotidien. Dans les situations évoquées, souvent, les binômes parlent à 2 voix. Un.e particpant.e commence, puis l’autre intervient ; le récit se déroule, et petit à petit souvent émergent des positionnements et des questionnements différents de la part de chacun.e des professionnel.le.s impliqué.e.s dans la situation. Un exemple : Aline1, une fille du groupe d’enfants (12 ans) vole un objet précieux à une jeune fille du groupe ados. Le rappel au cadre dans l’équipe enfants fait par la référente du groupe ados, à la suite de ce passage à l’acte, provoque une explosion de violence de la part d’Aline. Sous l’impulsion de Cédric qui anime, les professionnel.le.s mettent au travail la question de la référente du groupe des ados, qui apporte la situation. Mais les ressentis de Laëtitia, de l’inquiétude de la référente enfants, lui font penser qu’il serait tout aussi utile, voire plus, de la mettre au travail. Plusieurs options s’offrent alors à nous. La première est de nous centrer sur la première professionnelle qui apporte la situation et de reporter le questionnement de l’autre à une séance ultérieure. La 2ème option, clarifier et laisser se dérouler suffisamment le récit pour identifier et nommer les différents questionnements. A ce stade, il est possible de consulter le groupe pour qu’il décide sur quelle question il a envie de se mettre au travail. Enfin, 3ème option, celle que nous avons envie d’explorer plus avant, est de prendre en charge le récit à 2 voix, d’identifier le positionnement de chaque professionnelle et d’animer un travail sur l’articulation des problématiques apportées par chacune des professionnelles. Or, ce qui a émergé dès les premiers échanges dans ce groupe concerne justement l’articulation du travail éducatif entre les deux équipes (enfants, ados). Elle passe par la circulation des jeunes d’une unité vers l’autre. Cet axe de travail donne un fil rouge au processus du groupe depuis le début de l’intervention. Cette approche du travail en APP, permettrait d’aborder la question de l’accordage et de la complémentarité des places des professionnelles impliquées dans cette situation. Ainsi, de résonnances en résonnances, nous pouvons nous appuyer sur nos complémentarités pour mettre au travail celles en gestation dans le groupe. La problématisation de l’articulation des professionnel.le.s dans l’évolution des jeunes pour passer d’une équipe vers l’autre, vient étayer le travail de co-construction, ainsi le groupe commence véritablement à faire équipe.

Laetitia Ricci, psychosociologue, coach et formatrice Cédric Chevalier, analyste des pratiques professionnelles, formateur et éducateur spécialisé


1 Prénom fictif