Un parcours de formation à la conduite de groupe

Je propose ici de tenter de partager, un parcours non-linéaire et singulier. En tant qu’intervenant, je qualifie mes inspirations de « psychosociologiques d’orientation psychanalytique ». Le simple fait d’accoler des qualificatifs à ma position d’intervenant a été, pour moi, un des produits du processus de formation. Comment je me présente ? La question se pose dans chaque groupe où j’arrive, de façon plus ou moins aiguë. Puisqu’il faut bien dire quelque chose, il s’agit de permettre aux autres de m’identifier, c’est-à-dire, potentiellement, de s’identifier, de les autoriser à poser un regard sur moi, à entendre les mots que je prononce et la façon dont je les prononce, et à éprouver les affects que cet acte de présentation éveille chez l’autre. Comme j’ai pu le faire lors de la rencontre-débat du 18 mars dernier, je m’essaie ici à partager quelques éléments d’expérience de mon parcours de formation à la conduite de groupe. Je me présente, « intervenant psychosociologue ». Pourquoi «psychosociologue» en second et pas en premier, me demande un collègue ? Je pourrais en dire quelque chose mais ce n’est pas le lieu ; une chose est sûre, le simple fait de désigner ma position, avec ces termes, et dans cet ordre, a été un des produits de mon processus de formation. Plus généralement, la situation élémentaire de « se présenter » a été pour moi un des points principaux de questionnement et d’apprentissage de ce dont il s’agit dans la participation et dans la conduite de groupe. Sous cet angle, conduire un groupe consisterait à prendre une certaine place qui permette à chaque autre d’y prendre également place : une place non préétablie, sans assignation rigide ou univoque. Il s’agirait de mettre en œuvre un situation de travail en groupe permettant qu’affects, images, rôles, idées circulent librement et se redistribuent. Un autre point d’apprentissage dans les différents dispositifs de formation à la conduite de groupe que j’ai traversés est précisément de saisir la notion de dispositif. Cette notion suggère que le « groupe » au sens où nous l’entendons ici n’a rien de naturel ni de spontané. C’est une construction artificielle destinée à aider à répondre à certaines questions. Pour ma part, la question qui m’a amené à m’engager dans ce processus de formation a émergé d’expériences dans des associations militantes. J’observais régulièrement que des personnes que j’estimais intelligents, sensibles et sensées, se rassemblant dans un but louable et porteur d’espoirs, étaient capables de produire collectivement des choses très différentes de leurs objectifs : des conflits de personnes, de l’épuisement, du désespoir. Après avoir été moi-même été emporté dans un tel processus, j’ai voulu comprendre. Ma question de départ était donc celle de la contradiction entre les valeurs explicites et les pratiques réelles, mais aussi celle des attitudes différentes des personnes dans des cadres collectifs comparés à leurs attitudes dans des relations interpersonnelles. De questions en rencontres, de rencontres en dispositifs de formation, de dispositifs de formation en nouvelles questions, j’ai cheminé comme sur un passage à gué. J’y ai glané quelques éléments qui, articulant vécu et langage, ont pu faire repère par-delà les circonstances.


• Du courant de « dynamique de groupes », inspirée de Kurt Lewin qui inventa ce terme dans les années 40 aux Etats-Unis, inscrite dans une filiation de psychologie sociale, j’ai appris que le terme technique de « groupe restreint » utilisé en français pour désigner les groupes de 5 à 12 personnes environ, se dit en anglais face-to-face group, littéralement « groupe en face à face ». « Face », en anglais, signifie « visage » : je compris qu’un trait essentiel de ce type de groupe était cette possibilité de s’envisager, de se dévisager entre personnes présentes dans un groupe. La place du regard y devenait importante tout autant que celle de la parole. • Du psychodrame individuel en groupe, inspiré de Moreno et retravaillé avec une attention psychanalytique, j’ai reconnu que l’animateur du groupe, dans ses choix et notamment de mise en scène des histoires des autres, ne pouvait pas ne pas également mettre en scène ses propres fantasmes dans le groupe qu’il conduit. Le dispositif de formation permettait la mise en lien, pour les mêmes personnes, des scènes jouées en tant que protagoniste, de celles mises en scène en tant qu’animateur, et aussi du regard des autres du groupe sur ces différentes histoires et façons de jouer. Le groupe y devenait tout à la fois jeu de miroirs et chambre d’échos, où un simple geste ou chuchotement pouvait devenir signifiant pour tout un groupe par-delà le brouhaha des monologues intérieurs. • De la pédagogie institutionnelle inspirée de Fernand Oury, instituteur, et de son frère Jean, psychiatre, j’ai appris comment le groupe ne tient pas seul mais seulement en tant qu’institution toujours reliée à une multiplicité prenant la forme d’un tissu ou réseau de lieux et de groupes. Le ressenti de cette multiplicité m’a invité à séparer l’idée de responsabilité de l’idée de contrôle, et de reprendre le terme « responsable » dans le sens de la formule verbale « répondre de [qqch] » : quelqu’un·e qui doit pouvoir dire quelque chose de ce qui se passe quelque part, à quelqu’un d’autre qui est en droit de se poser la question. Non plus une entité morale abstraite mais un acte de parole face à d’autres semblables. • Du Master « FIAP » (« Formation à l’intervention et à l’analyse de pratiques ») à l’Université de Nanterre, j’ai approfondi les articulations possibles entre l’expérience du groupe, le travail d’écriture personnelle et les lectures d’autrices et auteurs de référence. J’y ai aussi énormément appris de la diversité des rencontres : les provenances professionnelles variées des étudiants, et aussi de nombreuses rencontres avec des praticiens de l’intervention psychosociologique et de la conduite de groupes, assumant leurs orientations et leurs personnalités professionnelles. Cette diversité m’a aidé à élaborer ma propre pratique, et aussi une manière de me présenter en tant que praticien. • Du compagnonnage avec Expression, j’ai pu consolider cette légitimation à prendre une place d’intervenant, par la confiance accordée par des pairs et par la poursuite d’un apprentissage des réalités pratiques du travail en groupe et en institution. Les groupes de travail et d’analyse auxquels je participe à Expression et ailleurs participent à maintenir une attention suffisante à l’autre dans chaque situation, ce que nous nommons parfois « clinique ». Un des traits communs à tous les dispositifs de formation que j’ai traversés est l’idée de « groupe expérientiel » : l’idée qu’il faut avoir fait l’expérience, pour soi-même, d’un certain type de dispositif pour être autorisé ensuite à le conduire. La notion d’expérience est une notion centrale sur ces questions, qui est aussi la notion centrale du travail d’analyse de pratiques professionnelles : il s’agit de transformer le vécu en expérience par l’élaboration. Le vécu est ce en quoi mon corps a été affecté ; l’expérience est quelque chose dont je peux parler à d’autres et qui va faire sens pour au moins un groupe. La première fois, on ne sait pas ce qui s’est passé.



Nicolas Pieret, intervenant psychosociologue