Accueillir et inclure à distance


Aujourd’hui, je retrouve un groupe que j’anime depuis 4 mois, dans un dispositif de supervision. Je le retrouve, pour la première fois, sur ZOOM, et je me questionne : « Comment continuer à animer ce groupe, à distance, sur cette plateforme ? », « Comment continuer à accueillir, contenir, soutenir ? ». Je vais devoir accueillir différemment. Je ne vais pas, comme les fois précédentes, préparer les tables, les chaises, le thé, le café. « Comment retrouver le lien ? « « Comment sécuriser le groupe ? » . Je suis là, seule chez moi, devant mon écran et je les attends. Qu'ai-je fait pour me préparer à les accueillir ? Je me suis installée confortablement puis j'ai ouvert ZOOM, 20 minutes avant l'heure. J’ai envie de prendre mon temps, pour être sûre que ça marche et pour voir à quoi je ressemble sur ma vignette. La lumière est-elle bonne ? Et le cadrage ? Qu’est-ce que je donne à voir de moi, qu’ils ne voyaient pas jusqu’alors ? Voilà, je me sens prête. Ils savent que j’ai ouvert en avance pour pouvoir les accueillir au fur et à mesure, pour qu’à l’heure dite, nous puissions démarrer. Ce faisant, j’essaie de créer une espèce d’espace d’accueil informel, le temps pour eux, d’arriver, de se poser. Ils arrivent, les uns après les autres, je ne peux pas admettre plusieurs personnes à la fois. Le seul sas de ZOOM, c'est ce moment d'incertitude où ils sont là mais je ne les vois ni ne les entends, juste un nom qui apparaît, parfois un numéro, parfois un nom inconnu. Ma première phrase n'est pas « Bonjour, comment allez-vous ? Mais « Bonjour, est-ce que vous m'entendez ? » puis très souvent « Je ne vous vois pas, avez-vous branché votre caméra ? ». Dans cet espace où mes sens sont réduits à la vue et à l’ouïe, je veux m’assurer que je vais pouvoir compter sur eux. J’ai mis en veille tous mes autres capteurs. Ils ne me seront d’aucune utilité, voire plutôt me perturberont, car ils sont en lien avec mon environnement physique, qui n’est pas celui du groupe. L’espace ZOOM, est un plan sur lequel sont alignés de petits rectangles étiquetés et dans lequel je veux pouvoir créer du lien. Un espace qui s’anime grâce à la vue et à l’ouïe. Ce sont les deux seuls sens survivants, qui vont être surinvestis par les participants, comme par moi. Créer du lien va nous demander plus d’attention, plus de concentration, car nos capteurs sensoriels sont en réduction et en évolution. Si je peux continuer à lire sur les lèvres, comment puis-je encore suivre le regard des participants ? Comment savoir où se portent leurs regards ? Comment les capter ? Comment inclure chacun.e dans le groupe ? Refaire groupe, dans ce nouvel environnement ? Chacun.e est chez soi ou dans son bureau, bien encadré.e dans son petit rectangle. Zoom nous assigne à chacun une place, le même petit rectangle pour tous. Mais la configuration n’est pas la même sur chacun des écrans. Alors qui tient le cadre ? Zoom ou moi ? Que vais-je modifier du cadre, à distance, à distance pour qu’il tienne les mêmes fonctions ? Je repense à cette formation, au cours de laquelle, une personne a passé une bonne partie du temps, allongée sur son lit. Elle était chez elle. Elle allait, venait, fumait, tout en participant activement et de façon pertinente au groupe. Cette personne mettait en scène une interpénétration des espaces, à laquelle nous confronte le travail à distance. Elle semblait tellement à l’aise, son corps évoluant dans son espace personnel, tandis que son esprit participait à notre espace d’échanges, d’élaboration et de formation. Que venait-elle questionner des règles, du cadre ? Qu’est-ce que son intervention dans l’espace visuel de chacun venait signifier, produire, en parallèle de nos discussions ? Avais-je le droit d’intervenir sur son espace personnel ? Depuis, j’ai pris l’habitude, lorsque je démarre un groupe de proposer : « Prenez le temps de regarder votre écran, qu'est-ce que vous voyez ? Qu'est-ce que ça dit de vous ? En quoi, cela correspond à ce que vous avez envie de partager avec le groupe aujourd’hui ? A la façon dont vous avez envie d'être présent au groupe ? Qu'est-ce que vous auriez envie de modifier ? Et si c'est possible, faites le … » Petite tentative pour reprendre du pouvoir d’agir sur la technologie, s’approprier et partager l’espace où chacun va participer au groupe. A la fin de la séance de supervision, au moment dit de régulation, chacun.e peut partager son vécu, ses ressentis. La fatigue est au rendez-vous, la concentration fut intense, tout comme les échanges. C’est vrai, à distance, c’est différent. C’est vrai, il faut lutter pour ne pas laisser la technologie nous envahir et nous dominer. Mais le pouvoir de la parole, de la confrontation, reste intact. Ô combien sont précieux ces moments de partage et de solidarité pour faire face ! Laetitia RICCI, psychosociologue, formatrice, accompagne la transformation des organisation et des territoires et Kévin TOUPIN, psychosociologue & psychologue clinicien.