INCASABLES et rapport au cadre

« Dans un groupe d’analyse de pratiques (APP), Yasmina, éducatrice dans un foyer, évoque la situation d’une jeune fille de 16 ans, Océane. Elle explique qu’elle devait l’accompagner dans une structure partenaire pour travailler sur son projet professionnel. Son collègue étant en arrêt de travail, Yasmina a décidé de prendre ce temps pour échanger avec Océane. Celle-ci a accepté la proposition et elles sont sorties. Ce jour-là il faisait beau mais Océane n’a pas voulu se rendre sur une terrasse de café comme lui proposait Yasmina. Devant l’éducatrice, Océane a sorti de gros joints qu’elle a fumés tranquillement. L’éducatrice, elle, fumait des cigarettes. Elles ont ainsi passé deux heures à discuter sur des questions existentielles notamment en lien avec la mort. L’éducatrice semble satisfaite de la relation qui s’est ainsi établie mais questionne le groupe sur son attitude. Lors de la phase exploratoire de l’APP, nous apprenons que la jeune fille de 16 ans a commis des violences sur ses parents et notamment sur sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ces faits se sont reproduits 2 fois. La jeune fille retourne chez sa mère de plus en plus atteinte par la maladie, chaque week-end. Le père a quitté le domicile pour une jeune femme à peine plus âgée qu’Océane. Il revient de temps en temps. Au bout de 30 minutes d’exploration de la situation, l’éducatrice finit par nous dire qu’Océane est une enfant adoptée et qu’elle utilise la totalité de ses aides financières pour s’acheter du cannabis. Dans cette séance, en tant qu’animatrice, j’ai du mal à recentrer l’élaboration du groupe autour d’un questionnement sur la pratique éducative de Yasmina et à ne pas nous laisser piéger par l’ensemble des faits en lien avec la situation d’Océane. Je suis prise entre revenir sur les questions autour de la violence ou centrer sur la pratique éducative de Yasmina, face à la consommation de cannabis de la jeune fille. » Mais peut-on comprendre ce qui se joue dans la pratique éducative de Yasmina, sans aborder la question de la violence vécue et agie par Océane. Océane pourrait faire partie de ce que souvent les professionnels nomment des « incasables ». En 1988 Jean-Pierre Chartier, psychanalyste, directeur de l’École de psychologues praticiens, indique avoir observé chez la plupart des sujets concernés, les caractéristiques suivantes : Un vécu carentiel lors de la petite enfance ; L’existence d’un contrat incestueux qui lie le futur délinquant à un de ses parents ; Un contact précocissime avec une violence potentiellement meurtrière ; La faillite de la métaphore paternelle. »1 Jean-Yves Barreyre (2008) souligne que le terme d’incasable « est utilisé par les professionnels de terrain pour désigner des situations d’enfants ou de jeunes en danger qui posent un problème aux institutions sanitaires et sociales. Les jeunes dits “incasables” sont une « population à la limite des institutions », qui le plus souvent ont mis à l’épreuve, voire en échec, des équipes professionnelles successives dont le cadre de travail ne convenait pas à leur problématique situationnelle ».2 Parler d’incasabilité c’est situer la question au seul point qui ne varie pas : celui où les actes de l’adolescent rencontrent les réactions des institutions. Comme Lacan le dit pour l’anxiété ou pour l’angoisse, l’incasabilité « ne ment pas » ; mieux que toutes autres considérations et critères, elle rend compte de la réalité clinique de ces adolescents et du roc fonctionnel sur lequel buttent les professionnels qui en ont la charge.2 Il y a chez les incasables une configuration particulière qui conjugue une tendance à l’agir violent et transgressif avec la mise en échec de toutes les réponses que les professionnels apportent à ces agirs. Ils sont ainsi à l’origine de l’essentiel de ce qui est susceptible de démobiliser ces professionnels : l’épuisement de leur engagement individuel et collectif dans la prise en charge de ces cas et la perte de sens des pratiques en réseau dont ils ont pu pourtant éprouver l’efficacité avec d’autres cas. Une mission réalisée pour la Protection Judiciaire de la Jeunesse, en 2011, a apporté un élément de compréhension nouveau : la fabrique des incasables ne serait pas tant due à un dysfonctionnement des institutions impliquées, qu’à leur souci, a contrario, de respecter scrupuleusement leur fonctionnement normal. C’est précisément ce fonctionnement normal qui participe à la fabrication des incasables lorsqu’il se raidit devant l’échec.3 Quelques propositions de positionnements pour les professionnels accompagnants ces jeunes peuvent être formulées4

· Rester des témoins impliqués de son histoire de vie

· Travailler sur les liens que le jeune entretient et questionne aussi bien sur le plan personnel que professionnel

· Le lien qui dure, le lien qui perdure, agit comme un tuteur de résilience. Ce type de lien est essentiel pour « s’en sortir » et surmonter les traumatismes du passé ».

N’est-ce pas tout simplement cela, que Yasmina tente de mettre en pratique avec Océane ? Et peut-on comprendre le rapport au cadre de Yasmina, sans déplier toute la violence qui traverse la vie d’Océane ? Christine Olivier, psychosociologue clinicienne et Laetitia Ricci, psychosociologue, coach et formatrice