La sanction éducative en réponse à la violence

Au sein d’une équipe de travailleurs sociaux en charge de Mineurs Non Accompagnés, que j’accompagne en analyse des pratiques, un échange s’engage sur le traitement d’un acte de violence : - Educateur 1 : « Il y a eu un passage à l’acte violent d’un jeune. On ne s’est pas saisi du protocole, on n’a pas fait de note d’incident. La situation n’a pas été traitée derrière. On n’a pas su la traiter. » - Educateur 2 : « Si tu ne la traites pas immédiatement ça passe à l’as. On trouve toujours des excuses par rapport au jeune, on est trop laxistes. » - Psychologue : « On n’est pas laxistes, le cadre est souple et adapté. Ces jeunes ont vécu des choses terribles ! » - Educateur 2 : « Ailleurs ça serait plus rigide, ce serait l’orientation. » - Educateur 3 : « On a cherché à comprendre le jeune. » … Et si dans cet échange, la difficulté de trouver un terrain d’entente était que chacun parle d’une dimension spécifique de la réponse à apporter à un acte de violence, comme si ces dimensions s’excluaient au lieu de se compléter ? Pour pouvoir agir face à un acte violent, il est nécessaire qu’un interdit ait été posé au préalable. Selon Roland Janvier1, l’interdit dessine un projet, un idéal relationnel et sociétal : c’est un « dit entre sujets » (inter-dit). C’est ce qui crée un espace, une distance entre moi et l’autre : l’interdit c’est ce qui sépare. Or, cet auteur précise que l’interdit dans l’action éducative signifie à la fois que « la fusion est impossible », la fusion étant la non-distanciation des êtres entre eux (l’enfant avec sa mère ou le jeune avec son éducateur), mais que « la toute-puissance est également impossible », interprétée comme le fantasme de celui qui estime que tout ce qui est bon pour lui est bon pour l’autre. Le risque inhérent à l’interdit est la transgression, qui est un dommage causé à l’institution et aux autres. Mais cette transgression ne peut elle pas être aussi perçue comme une opportunité dans la relation éducative ? Dans la transgression, nous éclaire Roland Janvier, les jeunes accompagnés rejouent quelque chose de ce qui les a blessés, ils reproduisent le scénario d’épisodes vécus et non compris de leur histoire. Quand on ne comprend pas ce qu’on vit, on est condamné à le revivre indéfiniment. En ce sens, la transgression nous révèle ce que le jeune ne peut verbaliser. Dans le dialogue ci-dessus, la position du psychologue est d’apporter une réponse de compréhension et d’analyse de la transgression comme un langage et un message de souffrance. La remarque de l’éducateur 2, renvoie quant à elle, au-delà de ce travail d’accompagnement, à la question de la limite à poser et de la réponse à apporter au besoin de réparation du dommage causé. Le sujet est alors de distinguer une sanction d’une punition. Dans la sanction il y a une notion de validation, d’affirmation d’un repère ; dans la punition, celui qui est puni perçoit une sorte de domination, donc d’écrasement, de représailles, de vengeance. Selon Philippe Jeammet,2 la sanction est exigeante dans son application. « Elle est une forme de reconnaissance de la valeur de l’individu. Le sanctionner, c’est lui dire qu’il aurait pu choisir de faire autrement. On le reconnait à la fois dans ses moyens (il détient un pouvoir) et dans sa possibilité de choix (il est responsabilisé). »

Une sanction est éducative lorsqu’elle s’adresse à un sujet et non à un groupe, lorsqu’elle porte sur un acte et non sur une personne, et qu’elle est privation de l’exercice d’un droit tout en évitant d’humilier.3 En outre, la sanction est éducative quand elle répare dans tous les sens du mot : réparer ce qui est cassé, réparer la relation brisée, réparer la mauvaise image que le jeune a de lui.4 Face à un acte de violence d’un jeune accompagné, tout l’enjeu des professionnels est donc à la fois d’entendre le message derrière la violence, d’assurer la réparation du dommage causé, et de maintenir et nourrir la relation éducative.

Anne-Dominique Derieux, psycho-praticienne, coach et formatrice


1 Roland Janvier – Interdit, Transgression, Sanction, plaidoyer pour une pédagogie du risque – 23 mars 1999

2 La sanction en éducation. Le respect des frontières - Informations sociales 2005/7 (n°127)

3 Eirick Prairat – Penser la sanction – Revue française de pédagogie

4 Roland Janvier, ibid