« Filles attrapent garçons »

6 Jun 2016

Extraits de cueillette de stéréotypes en milieu enfantin

 

A « filles attrapent garçons », les filles doivent courir derrière les garçons et les attraper, comme le nom l'indique. Les garçons attrapés vont en prison. D'autres garçons peuvent les libérer. Alors les filles doivent les attraper à nouveau. Les garçons courent vite. Les filles aussi, sauf avec ces chaussures là.

 

Les garçons jouent au foot dans la cour de récréation et les filles jouent à l'élastique. Les filles peuvent très bien jouer au foot, elles aussi, si elles veulent, pourvu qu'elles jouent vraiment très bien, pas comme une fille avec ces chaussures là. D'ailleurs elle joue bien, cette fille là. Cette fille là est en fait un garçon avec des cheveux longs. J'avais mal vu. Les garçons peuvent aussi jouer à l'élastique. J'en vois au moins cinq qui aiment tirer sur les élastiques des filles pendant qu'elles jouent. Ils n'ont pas les mêmes règles du jeu, apparemment, ces garçons là.

 

Au centre de loisirs, les enfants doivent être libres de faire ce qu'ils veulent. Les filles préparent une chorégraphie. Les garçons peuvent très bien danser, eux aussi. D'ailleurs, ils dansent quand ils marquent un but dans la cour de récréation. A la cantine, aussi, les enfants se mettent où ils veulent. Les filles préfèrent généralement se mettre à côté des filles et les garçons à côté des garçons. Ah non, tiens, cette fille s'est placée spontanément à côté d'un garçon. Ce garçon, c'est son frère.

 

Dès qu'ils arrivent, les enfants font ce qu'ils veulent. Les garçons préfèrent jouer au ping-pong et les filles préfèrent dessiner. C'est comme ça. Les garçons parlent fort et les filles parlent doucement. Les garçons courent un peu partout et les filles restent assises. Deux filles se mettent à courir partout. Un animateur leur parle. Du calme, les filles.

Il ne faudrait pas abîmer ces belles chaussures là. Les garçons disent des gros mots et ils se tapent. Les filles aussi peuvent taper, comme cette petite fille là qui décroche un impeccable uppercut dans le menton du grand garçon qui a essayé de lui piquer son élastique. Les grands garçons aiment piquer les élastiques des petites filles. Des petites filles savent se défendre. Bing. On les appelle des combattantes, ces petites filles là.

 

Les petits garçons ont le droit de jouer à la poupée et de se déguiser avec une robe de princesse. Ce petit garçon là aime bien jouer à la poupée et enfiler une robe de princesse de temps en temps. Sauf quand son père le voit. Son père demande un entretien avec la responsable. Il ne veut pas que son fils joue à la poupée. Ça pourrait mal finir. On va cacher la poupée. Ce petit garçon là jouera à autre chose. Il est parfaitement libre de jouer à autre chose.

 

Les filles ont le droit de mettre des survêtements et de jouer au hibou avec les garçons. C'est ce qu'a choisi cette petite fille là. Elle court très vite, elle se cache très bien, cette petite fille là, mais pas avec ce sweat-shirt là. Ce sweat-shirt là est couvert de fleurs roses, ça se voit de loin, ces fleurs roses là. T'es vue, petite fille, trop facile à repérer, avec se sweat-shirt là. Les garçons peuvent très bien porter ces sweat-shirts là avec des fleurs roses, mais en général, ils ne préfèrent pas. C'est trop voyant pour jouer au hibou.

 

Des petites filles viennent me voir. Qu'est-ce que tu fais ? J'écris. T'écris quoi ? J'écris ce que font les filles et les garçons. Une petite fille éclate de rire. Ahahahah, mais t'as des chaussettes roses. Hé ben quoi. Elle me dit que c'est pour les filles. Je lui assure que j'ai acheté ces chaussettes là dans une boutique de chaussettes pour messieurs. Ma

contenance la décontenance. Je suis vexé pour de faux.

Les filles peuvent très bien s'initier à la boxe avec un animateur. Juste entre filles. Il faut retirer ces chaussures là. Elles sont trop glissantes pour le jeu de jambe. Elles sont fortes en boxe, ces filles là. L'animateur le voit bien. Il est tellement enthousiaste qu'il leur dit : « bien joué les gars ».

La danse, ce n'est pas que pour les garçons. D'ailleurs ces deux garçons ont rejoint la chorégraphie. Mais ils ne veulent pas danser comme les filles. Et ils ne veulent pas danser avec les filles. Ça rend les garçons tout rouges, de devoir danser comme ça. Sauf si l'animateur danse aussi, comme une fille, avec les filles. L'animateur n'est pas tout rouge. Les garçons non plus, du coup.

 

Parfois les enfants s'égratignent. Les garçons n'ont même pas mal. Ils se relèvent et hop là, c'est reparti. Les garçons font semblant d'avoir mal pour obtenir un pénalty. Sinon, ils ont mal pour de faux. Les filles ont vraiment mal quand elles tombent avec ces chaussures là. Les animatrices peuvent leur coller un pansement ou un petit cube de glace sur le front. Les animatrices savent mieux soigner. Des filles pour soigner les filles, c'est préférable. Sinon ça pourrait mal finir. Les filles doivent se sentir libres d'être soignées par une animatrice.

 

Les femmes de service ont leur propre local. D'ailleurs c'est marqué dessus. Quand elles en sortent, c'est pour balayer le préau. Je n'ai pas vu d'hommes de service. Je n'ai pas vu un seul homme avec un seul balai. C'est comme les dames de cantine. C'est souvent des dames. Les femmes doivent pouvoir se sentir libre d'être dames de cantine. Les hommes aussi, d'ailleurs, mais peut-être qu'ils ne préfèrent pas.

 

Quand elles seront grandes, les filles seront comédiennes, chanteuses, danseuses, coiffeuses ou vétérinaires. Les garçons seront footballeurs, pompiers et policiers, ingénieurs et présidents. Sauf ces filles là, bien sûr, qui veulent devenir des présidentes ou des chercheuses scientifiques. Les filles sont libres mais du calme, les filles. Les filles ne doivent pas dire de gros mots. Les garçons disent des gros mots. Tous les garçons ? Non, bien sûr, pas tous les garçons, mais la plupart, quand même. Un garçon traite l'autre garçon de tu fais chier. L'autre garçon vient de shooter dans son ballon de foot sans demander l'autorisation. La fille me dit : tu vois ce que je te disais ? Les garçons disent des gros mots. Les filles sont-elles aussi libres de dire des gros mots ?

 

Les garçons peuvent très bien enfiler des perles à chauffer. Les garçons sont libres, libres d'enfiler des perles à chauffer. Ils choisissent les motifs qu'ils veulent : des super héros, des cibles et des pistolets, des écussons de clubs de foot. L'animatrice passe un coup de fer à repasser et psch, psch les perles sont soudées. L'écusson est fait. Les garçons aiment le foot. Les filles aussi peuvent aimer le foot. Mais au vrai foot, hein, les filles, pas au tripotage de cheveux.

 

Les enfants sont libres de jouer au Kapla. Les Kaplas des filles finissent en maisons. Les Kaplas des garçons partent en avion, en catapultes et en ovnis. Ce sont bien les mêmes kaplas. Les filles sont libres de construire des maisons et les garçons des avions. Les filles sont libres de colorier comme bon leur semble, avec les mêmes feutres que ceux des garçons. Les filles préfèrent colorier des princesses et des sirènes, des bouquets de fleur, des blanches neiges et des reines des neiges. Les garçons préfèrent colorier des supers héros, des motos compliquées et des chevaliers. Si les coloriages sont des animaux, les filles choisissent des lapins et les garçons des dinosaures. Quand ils seront grands, ils seront chasseurs. Quand elles seront grandes, elles seront vétérinaires. Les enfants sont libres d'aimer les animaux comme bon leur semble. Les filles ne peuvent pas chasser avec ces chaussures là.

 

Les enfants sont libres de jouer au hockey sur préau. Les garçons comme les filles. Mais il n'y a qu'une fille et toute une grappe de garçons, une animatrice et un animateur. L'animateur encourage particulièrement la fille, c'est la seule fille. L'équipe de l'animateur marque un but. L'équipe de l'animatrice veut revenir au score. L'animatrice déborde sur le couloir droit, elle s'apprête à frapper vers le but, mais elle glisse. Elle me regarde en riant : « pourquoi j'ai mis ces chaussures là ? ». C'est dur de revenir au score, avec des chaussures comme ça.

 

Les enfants sont libres, libres comme le vent. Les filles attrapent les garçons. Les garçons vont en prison. Les garçons les libèrent. Les garçons courent vite et les filles aussi. Ça dépend des chaussures.

 

Les filles viennent me voir. Qu'est-ce que tu fais ? J'écris. Qu'est-ce que tu écris ? J'écris ce que font les filles et les garçons. Les filles s'intéressent à ce que j'écris. Elles veulent que je leur pose des questions. Je leur pose des questions. A quoi vous jouez ? Où aimez-vous aller ? Qui sont vos amies ? Qu'en disent les garçons ? Et qu'en disent les filles ? Les filles aiment les questions. Pose-nous d'autres questions.

 

Les garçons s'en foutent. Les garçons ne me remarquent pas. Ils jouent au foot ou au ping-pong, ils ont d'autres choses à faire. Tiens, un garçon vient me voir. Un garçon pas comme les autres ? Il me demande si j'écris les bêtises. Non, je n'écris pas les bêtises. J'écris ce que font les filles et ce que font les garçons. Un garçon ne se pose pas beaucoup plus de questions. Il s'en va. Un autre garçon vient me voir. Un tout petit garçon. Il me dit : Hé, regarde !

 

Il me montre ses chaussures. De belles chaussures neuves avec des mini ampoules qui clignotent, fluorescentes. J'admire ostensiblement ses chaussures. Il en est fier. Je m'y connais en chaussures, car quand j'étais petit, moi aussi, j'étais un garçon. Ce sont des chaussures de garçons. Des chaussures qui courent vite.

 

Briac Chauvel

(Evaporations du carnet de bord d'un chasseur-cueilleur de stéréotypes dans des centres de loisirs, Avril 2016)

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